Il y a des trajectoires qui défient les évidences. Rien ne prédestinait Stéphane, étudiant passionné par la physique et l'architecture de la matière, à devenir le modéliste et fondateur d'un vestiaire d'auteur parisien. Pourtant, lorsqu'on observe la rigueur millimétrée d'une veste Kanten, la pureté de ses lignes sans coutures superflues et la magie feutrée de ses fermetures magnétiques invisibles, le trait d'union entre science des matériaux et haute façon tailleur devient éclatant.
À l'occasion d'un grand entretien intimiste, Stéphane revient sur les fondations de son parcours, le déclic libérateur de son enfance, la découverte du modélisme, les années de maturation dans le Sentier et sa vision d'un vestiaire intemporel, affranchi du genre et de la surproduction.
01. Du laboratoire aux ateliers du Sentier : L'itinéraire d'un modéliste
Mon rapport au vêtement a commencé très tôt, vers l’âge de 7 ans. Ma mère ne m’achetait pas des vêtements ordinaires : elle m’emmenait dans des boutiques de dégriffés où les vêtements pour hommes et femmes étaient mélangés dans de grands bacs sans étiquettes. Un jour, mon regard s’est arrêté sur une veste improbable, une sorte de filet de pêche, pas du tout faite pour un enfant de sept ans. Devant mon insistance, ma mère m’a dit :
« Écoute, si tu veux la porter, c’est toi que les gens regarderont, pas moi. À partir de là, fais comme tu veux. »
La phrase de ma mère à mes 7 ans — Boussole créative de Kanten
Je l’ai mise dès le lendemain à l’école. Ça a fait jaser dans la cour de récréation, mais j’ai eu un déclic fondateur : le vêtement était un langage direct, un espace d'émancipation et d'expression sans filtre qui permet de franchir les codes et de s'exprimer sans prononcer un mot.
Pourtant, je ne me suis pas orienté vers la mode tout de suite. J’ai d’abord suivi des études universitaires en nanotechnologies : je voulais devenir chercheur en architecture de la matière, fasciné par le futurisme et les propriétés intimes des matériaux. En fin de deuxième année, la réalité d'une vie en laboratoire m’a rattrapé : beaucoup de silence, un univers un peu terne. Je me suis fait cette réflexion : si j’avais eu deux vies, j’en aurais consacré une à la recherche ; mais comme on n’en a qu’une, j’ai bifurqué vers ma passion première, celle qui m'animait avec le plus d'émotion.
J’ai alors intégré les cours du soir de patronage et de couture de la Mairie de Paris. Ce qui m’obsédait, ce n’était pas le stylisme — inventer des récits éphémères au fil des saisons —, mais le modélisme pur : la coupe, la géométrie, la définition des formes et la construction d’un volume autour d’un corps en mouvement.
Après une parenthèse à Berlin où j’ai dessiné mes premiers prototypes et présenté trois silhouettes complètes à la Fashion Week en 2013, j’ai compris que confectionner un vêtement chez soi et piloter une production industrielle en atelier étaient deux univers distincts. Je suis donc revenu à Paris et j’ai travaillé pour d’autres maisons, jusqu’à devenir directeur de production. Pendant plusieurs années, j’ai appris le métier de l’intérieur : la gradation industrielle, le langage technique des ateliers du Sentier, le sourcing des tissus et la rigueur d'une chaîne de montage. En 2020, fort de cette maîtrise technique, j’ai officiellement lancé Kanten.
02. L'obsession de l'ergonomie : D'où vient l'idée d'un vestiaire magnétique ?
L’idée est née d’une véritable obsession pour l’ergonomie et la fluidité. Je ne supporte pas qu’un vêtement résiste au geste, qu’il soit pénible à enfiler, à fermer ou à retirer. Le vêtement doit accompagner l'anatomie comme une seconde peau bienveillante.
Au départ, c’était un problème très concret rencontré lors du patronage d'un pantalon cargo d'inspiration japonaise : le bas était fitté à la cheville pour structurer la ligne de jambe. Mais pour éviter de « s’arracher le pied » à chaque déshabillage, j’ai intégré un discret aimant sur la patte de serrage inférieure. Le geste est devenu instantané, intuitif et sans effort.
Fermeture hermétique permanente : Nos aimants en néodyme de grade N52 sont encapsulés sous les parementures intérieures. Inusables et inoxydables, ils conservent 99% de leur force d'attraction pendant plus d'un siècle, sans boutons plastiques à recoudre ni tirettes de zip métalliques qui déraillent.
En constatant l'immense confort procuré, j’ai étendu le principe aux chemises (notre modèle signature Hanpi) et aux manteaux d’extérieur (Veste Flupke, Manteau Taishô). Les boutons classiques obligent à retirer ses gants en plein hiver, et les fermetures à glissière finissent toujours par gondoler lorsqu'on s'assied. Avec nos fermoirs magnétiques invisibles, le vêtement se referme d’un geste instinctif, d’une seule main : clac, clac.
Au-delà de la sensation très satisfaisante — où l’on ressent un petit côté « James Bond » ou futuriste —, il y a une raison architecturale primordiale : l’aimant supprime la pollution visuelle des boutonnières et des zips apparents. C’est l’équivalent vestimentaire du joint creux cher à l'architecte Tadao Ando : deux pans purs qui s’assemblent dans une ligne parfaitement continue.
03. L'unisexe comme principe fondateur : Libérer le corps de tout carcan
Parce que pour moi, le vêtement n’a jamais eu de genre. Dès mon enfance, j’ai pioché dans les vestiaires masculins et féminins sans jamais me poser de questions ni me soucier des étiquettes.
Quand on aborde le vêtement sous l’angle du modélisme et de la structure spatiale, on s’aperçoit que le corps est avant tout une architecture vivante qui a besoin d’aisance. Les codes de la mode traditionnelle enferment souvent l’homme dans une austérité rigide et la femme dans des silhouettes étriquées soumises à un renouvellement frénétique de micro-tendances jetables.
En m’inspirant des coupes traditionnelles japonaises — le hanten des artisans d’Edo, le noragi des champs ou les plis profonds du pantalon martial hakama —, je travaille des volumes droits, des emmanchures basses (« drop-shoulder ») et des tombés verticaux nets. Ces lignes architecturales n’ont pas besoin d’étiquette de genre : elles épousent, valorisent et libèrent toutes les morphologies. Chez Kanten, l’unisexe n’est pas un argument dans l’air du temps : c’est le point de départ de chaque coup de ciseau sur le patron.
04. Kanten (観点) : La perspective comme signature et miroir créatif
En japonais, le mot Kanten (観点) signifie « point de vue » ou « angle de perspective ».
Ce nom résume toute la démarche de notre maison à deux niveaux fondamentaux :
- Mon regard sur la mode : C’est ma perspective d’artisan-modéliste, nourrie de minimalisme japonais, de brutalisme architectural et d’upcycling de haute couture parisienne, en rupture frontale avec la surproduction destructrice de la fast-fashion.
- Le regard de celui ou celle qui le porte : Kanten n’impose pas une identité figée. Nous proposons des pièces épurées, comme une toile blanche ou une armure douce, que chacun s’approprie selon son propre point de vue. C’est tout le sens de notre studio interactif Custom Lab, où nos clients peuvent intervenir directement sur les motifs géométriques en flex premium pour affirmer leur propre singularité.
05. Ce que l'on ressent en portant du Kanten : Le Ma (間) et l'armure bienveillante
J’espère avant tout que les personnes qui portent du Kanten ressentent une sensation d’allègement et de liberté immédiate.
Au Japon, il existe le concept de Ma (間), cet espace intermédiaire entre le tissu et la peau où l’air et le corps respirent. Quand on enfile une pièce Kanten, je veux qu’on oublie les contraintes physiques : pas de col qui serre, pas de couture qui tire au dos quand on enfourche son vélo ou qu’on monte dans le métro. Le vêtement flotte, accompagne la démarche et apporte une présence tranquille.
Il y a aussi ce plaisir tactile très particulier : la satisfaction du « clac » magnétique et le contact d’étoffes d’exception — nos lainages, gabardines et soies proviennent de fins de rouleaux dormants des plus grandes maisons de haute couture françaises (Dior, Hermès, Mugler, Gérard Darel...). C’est porter une armure douce, protectrice, discrètement statutaire, sans jamais avoir besoin de crier son appartenance par un logo tapageur.
06. La citation fondatrice : Le choix de l'affirmation de soi
« Si tu veux la porter, c’est toi que les gens regarderont, pas moi. À partir de là, fais comme tu veux. »
La phrase de ma mère à mes 7 ans — Boussole créative de Kanten Paris
Cette réplique d'enfance m'accompagne chaque jour à l'atelier. Elle résume le courage d'assumer sa singularité, de concevoir des silhouettes hors normes et de ne jamais négocier avec la sincérité de son travail.
07. Que préparez-vous pour la suite ? Vestiaire couture, ateliers live et lieu hybride
La suite de Kanten s’articule autour de trois grands axes qui prolongent notre vision d'un artisanat libre et chaleureux :
1. L’approfondissement du vestiaire couture
Continuer à développer nos pièces architecturales à fermetures magnétiques — manteaux enveloppants d'hiver, nouvelles déclinaisons de kimonos urbains et pantalons structurés —, toujours en séries très courtes, confectionnées artisanalement à Paris et issues d’étoffes nobles surcyclées.
2. L’expansion du Custom Lab & des ateliers participatifs
Après l’excellent accueil de notre passage en boutique physique (notamment lors de notre résidence de trois mois à la boutique Small is Big à Saint-Ouen), nous voulons multiplier les formats interactifs et ateliers live pour permettre aux clients de co-créer et personnaliser leurs pièces graphiques en direct.
3. Un lieu de vie hybride : mode, café de spécialité et musique
Je suis un passionné de cuisine, de café de spécialité et de son (nous avons d’ailleurs lancé notre propre webradio indépendante, Kanten Radio). En boutique éphémère, j'avais installé ma machine à expresso et mes cookies artisanaux — au point que certains clients m'appelaient affectueusement « the cookie guy » ! Mon rêve pour les prochaines années est d’hybrider ces univers : créer un lieu pérenne qui réunisse atelier de modélisme, vestiaire de créateur, musique pointue et comptoir café/pâtisserie, pour faire vivre une expérience sensorielle globale.
Pièces associées dans le vestiaire Kanten
Chemise Hanpi — Olive & Navy
Col droit inspiré du samue japonais, fermetures aimantées invisibles sous patte, sergé de coton lourd.
Veste Flupke — Noir Intense
Coupe Hanten contemporaine, drap de laine upcyclé de maison de couture, aimants néodyme scellés.
Pantalon Haka — Noir Minéral
Plis profonds inspirés du hakama traditionnel, tombé tailleur net, gabardine de coton haut de gamme.